15 livres à (re)découvrir pour une contre rentrée littéraire réussie

La rentrée littéraire 2017 est lancée. Pas moins de 581 romans, derrière lesquels se cachent des maisons d’édition avides de bénéfices et des auteurs assoiffés de notoriété, sont sur la ligne de départ. On en comptait déjà 560 l’an passé, affublés de bandeaux semblables aux brassards des gardes rouges de la révolution culturelle de Mao Zedong.

Les revues littéraires ne seront d’aucun secours au lecteur égaré qui, slalomant entre les têtes d’affiche comme Amélie Nothomb et les premiers romans, devra également esquiver les superlatifs et les hyperboles qui jonchent les critiques littéraires telles des mines impersonnelles : « Époustouflant ! » ; « Prodigieux ! » ; « Étourdissant ! » ; « Stupéfiant ! ». Le Point a d’ors et déjà sorti trois papiers intitulés « Rentrée littéraire : 20 titres dont vous entendrez parler ».

Pourtant, ni les noms des auteurs, exhibés comme des marques, ni les étiquettes ne suffisent plus. Il faudra aussi compter sur la complicité d’éminents intellectuels pour faire de récits insipides des phénomènes de librairie. Pour cela, rien de plus simple : il suffit de situer l’œuvre dans une tradition littéraire ou, au contraire, d’exalter son caractère inédit. Les tendances de cette année seront ainsi « le roman du réel » d’après LivresHebdo, « le grand roman familial » selon ne NouvelObs, ou encore « l’exofiction » pour LeMonde. De quoi nous laisser pantois, n’est-ce pas ?

Les Paperoles vous proposent d’organiser la résistance en mettant sur pied une anti-rentrée littéraire qui sera l’occasion de célébrer des auteurs de tous horizons loin du calendrier éditorial. Plutôt que de vous dresser une vulgaire liste ou de vous proposer un classement parfaitement subjectif et arbitraire, j’ai préféré vous présenter une quinzaine de livres en les rangeant par catégorie. Je prends également le parti de soustraire à vos regards les couvertures tapageuses et les résumés aguicheurs.

1. Introspection

« L’introspection c’est comme faire sauter le couvercle d’un bocal à cornichons ! » Copyright Photo Ryan McGuire

Le Portrait de Dorian Gray, Oscar Wilde

Les individus nés après l’an 2 000 et bon nombre d’internautes usagers des réseaux sociaux connaissent probablement mieux cet auteur par ses citations que par ses œuvres.

Si l’on a récemment beaucoup parlé de Cristiano Ronaldo pour une réplique publiée sur Instagram « Ce qui dérange les gens, c’est mon génie. Les insectes attaquent seulement les lampes qui brillent! », nous devions déjà à Wilde un trait d’esprit similaire et lui aussi emprunt d’humilité : « Toute réussite nous attire un ennemi. C’est la médiocrité qui entraîne la popularité. »

Il ne faut toutefois pas prendre au pied de la lettre toutes les citations issues de ce roman qui émaillent la toile et qui, sorties de leur contexte, font contresens. En effet, les écrivains ne pensent pas tout ce qu’ils écrivent : il faut savoir différencier leur parole de celles qu’ils mettent dans la bouche de leurs personnages. Ainsi, le désormais trop célèbre et incompris adage « Le seul moyen de se délivrer de la tentation, c’est d’y céder. Résistez-y, et votre âme languira, tourmentée. » se trouve dans le roman dans la bouche de Lord Henry, un peintre reconnu mais corrompu par le vice dont Dorian suit les recommandations de vie. Or, au regard de ce qu’il advient du personnage principal à l’issue du récit, on ne saurait trop vous recommander de ne pas suivre cette réplique comme un mantra. Pour comprendre, lisez ce petit roman de moins de 300 pages.

Moon Palace, Paul Auster

Si vous avez aimé les films Into the Wild (2007), Captain Fantastic (2016) ou encore Swiss Army Man (2016), ce roman est fait pour vous. Non, je n’en dirai pas plus.

« Dans les rues, tout n’est que corps et commotions et, qu’on le veuille ou non, on ne peut y pénétrer sans adhérer à un protocole rigoureux. Marcher dans une foule signifie ne jamais aller plus vite que les autres, ne jamais traîner la jambe, ne jamais rien faire qui risque de déranger l’allure du flot humain.

Si on se conforme à ce jeu, les gens ont tendance à vous ignorer. Un vernis particulier ternit les yeux des New-Yorkais quand ils circulent dans les rues, une forme naturelle, peut-être nécessaire, d’indifférence à autrui.

Par exemple, l’apparence ne compte pas. Tenues extravagantes, coiffures bizarres, T-shirts imprimés de slogans obscènes – personne n’y fait attention.

En revanche, quelque accoutrement qu’on arbore, la façon dont on se comporte est capitale. Le moindre geste étrange est immédiatement ressenti comme une menace. Parler seul à voix haute, se gratter le corps, fixer quelqu’un droit dans les yeux : de tels écarts de conduite peuvent déclencher dans l’entourage des réactions hostiles et parfois violentes. »

Les quatre accords toltèques, Miguel Ruiz

Un incontournable de la catégorie développement personnel, parce qu’il n’y a pas de sous-littérature.

« C’est pour cela que les humains résistent à la vie. Être vivant est leur plus grande peur. Ce n’est pas la mort, mais le risque d’être vivant et d’exprimer qui l’on est vraiment qui suscite la peur la plus importante. Être simplement soi-même, voilà ce que l’on redoute le plus. Nous avons appris à vivre en nous efforçant de satisfaire les besoins d’autrui, à vivre en fonction du point de vue des autres, de peur de ne pas être accepté et de ne pas être assez bien à leurs yeux. »

Trop intelligent pour être heureux ? Jeanne Siaud-Facchin

Nous vous proposons cet essai  signé par une psychologue praticienne spécialiste des surdoués car il s’avère souvent que comprendre les autres, c’est mieux se connaître soi-même.

« Avec une telle surface réactive, on comprend combien la susceptibilité est grande. Mais aussi l’humiliation. Un mot anodin, un geste minuscule, une remarque banale, et le surdoué est profondément blessé, décontenancé, surpris, de ce qu’il vit comme une agressivité dirigée. Alors il se ferme. Se verrouille. Ou explose. Ce qui, très souvent, laissera son entourage perplexe. Comment comprendre la source infime de ce comportement aussi surprenant qu’inattendu ? Nouvelle incompréhension réciproque. Nouveau malentendu. Nouvelle solitude annoncée. »

Chez soi, une odyssée de l’espace domestique, Mona Chollet

Dans son essai déculpabilisant, cette journaliste au Monde Diplomatique s’interroge sur le procès que la société fait aux personnes casanières, bien trop souvent et vite étiquetées d’adjectifs plus péjoratifs : introvertis, pantoufflard… Une hérésie quand on sait le nombre d’auto entrepreneurs exerçant une activité professionnelle depuis leur domicile !

2. Société

« La nudité est inappropriée en société. » Copyright Photo Ryan McGuire

Women, Charles Bukowski

Ceux qui aiment Virginie Despentes et Pretty Woman comprendront sûrement.

« Mercedes a tourné la tête vers moi. Je l’ai embrassée. Le baiser est plus intime que la baise. C’est pourquoi je n’ai jamais aimé que mes petites amies embrassent d’autres hommes. Je préfère qu’elles baisent avec eux. »

Discours métalittéraire : « Les écrivains posent un problème. Si ce qu’un écrivain écrit est publié et se vend comme des petits pains, l’écrivain se dit qu’il est génial. Si ce qu’un écrivain écrit est publié et se vend moyennement, l’écrivain se dit qu’il est génial. Si ce qu’un écrivain écrit est publié et se vend très mal, l’écrivain se dit qu’il est génial. En fait la vérité est qu’il y a très peu de génie. »

L’établi, Robert Linhart

Dans cet ouvrage autobiographique, ce sociologue et philosophe français retrace le parcours des militants intellectuels qui, à partir de 1967, s’embauchaient dans les usines. Il raconte la chaîne, les méthodes de surveillance et de répression, il raconte ce que c’est, pour un Français ou un immigré, d’être ouvrier dans une grande entreprise d’automobile parisienne.

« Je m’étonne. Il n’est que manœuvre? Ce n’est quand même pas si facile, la soudure à l’étain. Et moi qui ne sais rien faire, on m’a embauché comme « ouvrier spécialisé » (O.S.2, dit le contrat) : O.S., dans la hiérarchie des pas-grand-chose, c’est pourtant au-dessus de manœuvre… Mouloud, visiblement, n’ pas envie de s’étendre. Je n’insiste pas. A la première occasion, je me renseignerai sur les principes de classification de Citroën. Quelques jours plus tard, un autre ouvrier me les donnera. Il y a six catégories d’ouvriers non qualifiés. […] Quand à la répartition, elle se fait d’une façon tout à fait simple: elle est raciste. […] Voilà pourquoi je suis ouvrier spécialisé et Mouloud manœuvre, voilà pourquoi je gagne quelques centimes de plus par heure, quoique je sois incapable de faire son travail. »

De la réception et détection du baratin pseudo-profond, G. Pennycook, J. A. Cheyne, N. Barr, D. Koehler, J. Fugelsang

Cet article scientifique a valu à ses auteurs de remporter en 2016 l’Ig Nobel de la paix, un prix parodique organisé par le magazine scientifique qui récompense les réalisations qui font rire les gens avant de les faire réfléchir.

Éloge de l’ombre, Junichirô Tanizaki

Une réflexion sur la conception japonaise du beau, où il est également question des toilettes.

« Aussi n’est-il pas impossible de prétendre que c’est dans la construction des lieux d’aisance que l’architecture japonaise atteint aux sommets du raffinement. »

« Le bol de laque au contraire, lorsque vous le découvrez, vous donne, jusqu’à ce que vous le portiez à la bouche, le plaisir de contempler, dans ses profondeurs obscures, un liquide dont la couleur se distingue à peine de celle du contenant et qui stagne, silencieux, dans le fond. Impossible de discerner ce qui se trouve dans les ténèbres du bol, mais votre main perçoit une lente oscillation fluide, une légère exsudation qui recouvre les bords du bol, vous apprend qu’une vapeur s’en dégage, et le parfum que véhicule cette vapeur vous offre un subtil avant-goût de la saveur du liquide, avant-même que vous en emplissiez votre bouche. »

Hippie Hippie Shake, Richard Neville

Par le cofondateur et rédacteur en chef d’Oz, un des premiers magazines underground des années soixante.

« Des milliards de dollars avaient été gaspillés pour que ces ‘’technocrates faustiens’’ puissent laisser derrières eux de glorieuses traces du progrès : des sacs plastiques remplis d’urine, des bottes usées, un drapeau américain […] Bob aurait souhaité que l’astronaute Amstrong, après avoir planté le drapeau, l’ait arrosé d’essence et l’ait enflammé. ‘’Impossible, hélas, il n’y a pas d’oxygène sur la Lune […]’’. »

3. La poésie, l’humour, la fantasy et la science fiction, ce n’est pas que pour les enfants

Le Maître du Haut Château, Philippe K. Dick

Premier chef-d’œuvre de son auteur, ce roman uchronique est considéré comme un grand classique de la science-fiction. Pourquoi ne pas le lire avant de vous plonger dans l’adaptation que Ridley Scott en a fait sous forme de série ?

« Suis-je réellement le frère de cet homme [?] Nous vivons dans un monde psychotique. Les fous sont au pouvoir. Depuis quand en avons-nous la certitude ? Depuis quand affrontons-nous cette réalité ? Et… combien sommes-nous à le savoir ? […] Sans doute peu de gens en sont-ils conscients. Quelques uns, çà et là, perdus dans la masse. Mais la masse elle-même… qu’en pense-t-elle ? Les centaines de milliers d’habitants de cette ville. S’imaginent-ils vivre dans un monde sensé… ou devinent-ils, entrevoient-ils la vérité ? […]

Mais que signifie ce mot de fou ? […]

Leur méconnaissance de l’autre. Leur cécité face à ce qu’ils lui infligent, face à la destruction qu’ils ont provoqué et qu’ils persistent à provoquer. Non, ce n’est pas ça. […] Mais… ils sont cruels sans raison… c’est ça ? Non, non. […] L’ignorance de pans entiers de la réalité ? Oui, mais pas seulement. Leurs projets. […] Il n’y a pas un homme ici, un enfant là, mais une abstraction : la race, le pays. […] l’abstrait est réel à leurs yeux, la réalité invisible. […] Ce qui est fatal à la vie. […] Ce n’est pas l’homme qui a absorbé Dieu ; c’est Dieu qui a absorbé l’homme. »

Le Maître et Marguerite, Mikhaïl Boulgakov

L’une des œuvres majeures de la littérature russe du XXe siècle.

« Aucune force au monde ne peut obliger une foule à se taire tant qu’elle n’a pas exhalé tout ce qui s’était accumulé en elle et qu’elle ne se tait pas d’elle-même. »

Discours métalittéraire : « Un écrivain ne se définit pas du tout par un certificat, mais par ce qu’il écrit. »

La Conjuration des imbéciles, John Kennedy Toole

Le titre de ce roman humoristique est une référence à une citation de Jonathan Swift : « Quand un vrai génie apparaît en ce bas monde, on le peut reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui. » Ironie du sort, après avoir vu son manuscrit refusé par plusieurs maisons d’étion, l’auteur tombe en dépression et se suicide à 31 ans. Comble de l’ironie, le livre paraît finalement en 1980 et rencontre un immense succès au point d’être couronné par le prix Pulitzer.

« J’ai encore dit à mes étudiants que, par égard pour l’humanité future, j’espérais qu’ils étaient tous stériles. »

L’assassin royal, Robin Hobb

« À quoi bon une petite vie qui ne change rien à la grande vie du monde ? Je ne conçois rien de plus triste. Pourquoi une mère ne se dirait-elle pas : Si j’élève bien cet enfant, si je l’aime, si je l’entoure d’affection, il mènera une existence où il dispensera le bonheur autour de lui, et ainsi j’aurais changé le monde ? Pourquoi le fermier qui plante une graine ne déclarerait-il pas à son voisin : Cette graine que je plante nourrira quelqu’un, et c’est ainsi que je change le monde aujourd’hui ? […] C’est la vie. Et nul ne peut se permettre de ne pas y penser La moindre créature doit en avoir conscience, songer au moindre battement de son cœur. Sinon, à quoi sert-il de se lever chaque matin ? »

Configuration du dernier rivage, Michel Houellebecq

En France, on le connait beaucoup pour ses romans, trop peu pour sa poésie.

« Mon ancienne obsession et ma ferveur nouvelle,
Vous frémissez en moi pour un nouveau désir
Paradoxal, léger comme un lointain sourire
Et cependant profond comme l’ombre essentielle.

(L’espace entre les peaux
Quand il peut se réduire
Ouvre un monde aussi beau
Qu’un grand éclat de rire.) »

BONUS : lire en version originale

When I was five I killed myself, Howard Buten

Titre français : Quand j’avais cinq ans je m’ai tué

« Then Dad told me that everyday somebody gets dead and nobody knows why. It’s just the rules. Then he went downstairs. I sat on my bed for a long time. I sat and sat. Something was wrong inside me, I felt it inside my stomach and I didn’t know what to do. So I layed down on the floor. I stuck out my pointer finger and pointed it at my head. And I pushed down my thumb. And I killed myself.« 

« Alors, mon papa m’a dit que tous les jours il y a des gens qui deviennent morts et que personne sait pourquoi. C’est comme ça. C’est les règles. Et puis, il est redescendu. Je suis resté assis sur mon lit, très longtemps. Assis comme ça, longtemps, longtemps. J’avais quelque chose de cassé à l’intérieur, je sentais ça dans mon ventre et je savais pas quoi faire. Alors, je m’ai couché par terre. J’ai tendu le doigt avec lequel faut pas montrer et je l’ai appuyé contre ma tête. Et puis j’ai fait poum avec mon pouce et je m’ai tué. »

Auteure

Céleste aka Kalliópê

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