Celeste

« Elle ne sait pas que Napoléon et Bonaparte font une seule et même personne ; n’entre jamais dans la chambre aux murs de liège sans y être invitée ; s’étonne de tout avec sang-froid ; ne s’en laisse jamais conter ; c’est une femme de tête et de cœur, toujours attentive : une sonnerie pour la bouillote de « Monsieur », deux pour le croissant et l’essence de café. Telle est Céleste, la délicate, la campagnarde, la charmante héroïne des Mille et Une Nuits de Monsieur Proust – puisque tel est le titre de ses précieux mémoires…

Shéhérazade silencieuse (« Sa pâleur, écrivait Gautier-Vignal, portait déjà le reflet de la vie nocturne à laquelle elle était soumise… »), elle se tait devant le sultan qui lui raconte tout, même le frivole, même l’indicible. Avec ça, cette courrière, qui s’était rebaptisée « coursière » à ses débuts, a le sens de la formule : Monsieur Proust ? Quand il émerge de sa nuit, tout ébouriffé, elle le baptise « pauvre ploumissou » ; lui parle-t-il de l’obscur Saint-John Perse ? « Ce ne sont pas des vers, ce sont des devinettes… » ; est-il troublé par cette Marie de Benardaky à laquelle il envoie des fleurs ? « Cette dame fait donc partie de vos impétuosités ?… » Gide ? Un « faux moine »… Cocteau ? Un « polichinelle »…

Proust est émerveillé. Il aime cette servante magnifique qui est devenue une Félicité plus sophistiquée, plus distillée, plus perverse que son double flaubertien, et dont il fait parfois sa mère, parfois son enfant et, sur la longue durée, son témoin absolu à l’époque du boulevard Haussmann et de la rue Hamelin.

Il jubile quand Céleste dit du duc de Guiche qu’il est « empressé de galanterie » ; il l’est encore davantage quand, évoquant les liens qui unissaient Jeanne Proust à sa propre mère, elle a cette métaphore gourmande : « elle s’étaient pétries l’une de l’autre »… Le plus souvent, Céleste surveille « Monsieur » : elle choisit ses gants tourterelle et sa pelisse quand, par devoir, elle va vérifier un détail au Ritz ou chez Prunier : « Monsieur est le pèlerin de ses personnages »… Il était normal, dès lors, qu’elle devînt elle-même un « personnage », Françoise, Française d’un peuple intact et désormais introuvable, avec une dose de la Félicie de Pont-l’Evêque, et une dose de la Céline qu’elle remplacera dans le sarcophrage du boulevard Haussmann. Chaque fois qu’elle invente une jolie expression, une inédite tournure de phrase, « Monsieur » la récompense : « ça, ma chère Céleste, je le mettrait dans mon livre », et Céleste est heureuse car ce « Livre », pour elle c’est le lieu de toutes les résurrections, c’est le perroquet de ce Cœur simple.

Certes, Céleste n’a pas connu « Monsieur » au temps des gardénias – cette expression s’explique par le fameux tableau de Jacques-Emile Blanche où le Proust mondain portait un gardénia à sa boutonnière – mais elle l’imagine, et le vénère. En retour, « Monsieur » l’a élue, elle, et l’a élevée au rang de confesseur, de mère, d’enfant chérie. À L’occasion, il lui adresse des vers :

« Grande, fine, belle et maigre,
Tantôt lasse, tantôt allègre,
Charmant les princes comme la pègre,
Lançant à Marcel un mot aigre,
Lui rendant pour le miel le vinaigre,
Spirituelle, agile, intègre… »

C’est à Céleste, enfin, que l’ont doit la distinction entre « béquets » (les rajouts collés au « Livre », et signalés par un « bec » et qui, déployés, donnent à certaines pages du manuscrit de la Recherche l’aspect d’un accordéon) et les « paperoles » (orthographiées par Marcel avec un seul « l » – qui ne sont, au départ, que ses pense-bêtes). Aujourd’hui encore, innombrables sont les proustologues amateurs qui confondent ceux-ci avec ceux-là. On les excusera cependant car les paperoles venaient parfois se coller sur les pages du manuscrit de telle sorte que béquets et paperoles finirent par avoir la même fonction. Céleste tenait pourtant à cette distinction et ne manquait pas de reprendre sur ce point l’assistance des symposiums où on l’exhibait à l’occasion comme une vivante relique ou comme la girafe de Charles X.

Il est plaisant, quoique fort peu contre sainte-beuvien, que Céleste Albaret – à qui Sydney Schiff consacra une longue nouvelle explicitement intitulée Céleste – apparaisse dans le second volume de Sodome et Gomorrhe, sous son véritable nom, et en compagnie de sa sœur Marie Gineste. Elles sont alors « courrières » au Grand Hôtel de Balbec et tiennent compagnie à une dame anglaise. Portrait délicieux… La Françoise du roman se méfie de cette « enjôleuse » plus véritable qu’elle-même, et a bien raison car le « ploumissou » n’a pas de mots assez tendre pour la peindre : « L’eau coulait dans la transparence opaline de sa peau bleuâtre. Elle souriait au soleil et devenait plus bleue encore. Dans ces moments-la, elle était vraiment céleste. »

  • Dictionnaire amoureux de Marcel Proust, Jean-Paul & Raphaël Enthoven

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