Les male tears d’Usbek&Rica

8 mai 1720

Mon très cher Usbek,

J’ai été étonnée de découvrir la nostalgie de l’universel chez vous qui empruntez votre nom à un roman épistolaire faisant la part belle au relativisme culturel.
Dans votre éditorial « L’universel est-il ringard ? », paru dans le n°21 du trimestriel, vous vous prévalez non sans humour de la fausse évidence suivante : « nous sommes tou•te•s minoritaires, non ? ». Eh bien, mon cher Usbek, je suis au regret de vous annoncer que non. Si, comme vous le rapportez plus loin dans cet article, 39% des Français•es ont le sentiment d’ « appartenir à une minorité » selon un récent sondage réalisé par l’institut Viavoice, cela ne constitue pas une majorité absolue.

N’oubliez pas que parler de « recul philosophique majeur », c’est avoir une vision progressiste de l’Histoire.

Le « vivre ensemble » que vous prônez et regrettez consiste à faire adopter à tou•te•s les habitus des plus favorisé•es, privilégié•es, habitus qui repose sur la domination et qui, par conséquent, n’est viable que tant qu’il reste des individus à opprimer. Les réunions militantes non-mixtes et/ou racisées n’ont pas vocation à « quitte[r] le monde commun » mais bien au contraire à y entrer enfin et avec fracas pour s’affranchir de l’invisibilisation.

Relire l’Histoire en ne laissant pas le colonialisme dans l’ombre ni les femmes aux fourneaux, voilà ce qui constituerait « un examen honnête et froid », si tant est que cela soit possible, car vous semblez oublier que le savoir et la connaissance sont toujours situées et que, jusqu’à présent, ce grand récit patriotique a été écrit par les vainqueurs, c’est-à-dire par les hommes blancs, pour les hommes blancs. L’Histoire telle qu’on la présente à l’école n’a rien d’une vérité universelle. Renommer des établissements scolaires du nom d’illustres femmes, lorsqu’on sait que 95% des rues Françaises détiennent des noms d’hommes, apparaît non seulement souhaitable mais nécessaire pour restaurer une réalité historique : les femmes ont participé aux grandes batailles ainsi qu’aux grandes découvertes. Dois-je également rappeler que le Panthéon accueille 80 personnes dont seulement… 4 femmes ? Notons que Simone Veil sera la cinquième à y entrer ce 1er juillet. Aux grandes femmes, la patrie reconnaissante…

« Ça va, il t’a pas violée non plus »

Mon très cher Usbek, vous vous demandez « Au nom de quoi en effet il n’y aurait que les personnes concernées qui s’arrogeraient le droit de défendre leurs propres causes ? » La réponse se trouve chez l’autrice noire bell hooks, notamment dans Ne suis-je pas une femme ? Jusqu’à présent, les femmes noires ont trouvé peu de soutien auprès des hommes noirs parce qu’elles étaient des femmes, et peu de soutien auprès des femmes blanches parce qu’elles étaient noires. On utilise la notion d’intersectionnalité pour parler de ce croisement du racisme et du sexisme. Il serait naïf de croire à une solidarité « raciale » ou à une sororité « naturelles ». Sans être inexistantes, elles demeurent insuffisantes. On ne saurait se reposer sur elles pour attendre une quelconque libération venue de l’extérieur. Par ailleurs, c’est faire preuve de mauvaise foi que de sous-entendre que l’existence de réunions non-mixtes choisies empêche la tenue de réunions mixtes : les deux cohabitent sur les calendriers des millitant•e•s. Il ne s’agit par d’interdire le débat aux hommes blancs mais de s’assurer qu’ils ne soient pas décisionnaires sur des questions qui ne les touchent pas directement. Vous-mêmes pratiquez l’homosociabilisation : en témoigne les trois noms d’hommes blancs cisgenres qui signent l’éditorial du n°21 du magazine…

« Défendre le faible, l’opprimé, le discriminé, quand on est fort, dominant et bien loti, voilà qui révèle notre humanité. » Encore une fois, mon cher Usbek, vous faites fausse route : nous ne sommes pas faibles, preuve en est s’il fallait encore le démontrer les procès et les attaques qui nous sont faites. Nos voix portent quand la possibilité nous est donnée de nous organiser et de politiser nos revendications. Or, vous donnez l’impression de vouloir étouffer ces dernières en criant plus fort votre douleur d’hommes blancs privés pour la première fois de l’Histoire de leurs privilèges. Prendre la parole à la place des opprimé•es vous donne peut-être le sentiment de vous racheter une conscience mais n’est que l’expression d’un impérialisme intellectuel.
Le concept d’appropriation culturelle semble également vous avoir échappé.

Mon cher Usbek, vous confondez l’affranchissement du déterminisme et l’abandon, le reniement, le désaveu de ses origines socio-ethniques : il ne s’agit pas pour les personnes racisées d’abandonner leur culture pour s’élever et vous laisser vous en emparer, il s’agit pour elles de s’élever au même rang que vous avec leur culture, pour qu’elle ne soit plus considérée comme une subculture.

Pourquoi le « féminisme extrémiste », ça n’a pas de sens.

J’aimerais que nous revenions ensemble sur le terme de minorité. Une brève recherche sur internet nous apprend que, d’après la « définition élaborée en 1979 par Francesco Capotorti – rapporteur spécial de la sous-commission de la lutte contre les mesures discriminatoires et de la protection des minorités des Nations Unies –, puis modifiée en 1985 par Jules Deschênes […] un groupe d’individus peut être qualifié de minorité lorsque les quatre conditions suivantes sont réunies :
– Infériorité numérique par rapport à la population totale
– Position non- dominante à l’intérieur de l’État
– Caractéristique ethnique, linguistique ou religieuse commune
– Citoyenneté de l’État de résidence »

Je souhaite ainsi suggérer un changement de paradigme : et si on parlait plutôt de populations minorées ? Parce que l’argument du nombre est insuffisant et que le terme « minoritaire » sous-tend que les populations désignées par cette expression le sont par essence alors que c’est le système sociale, économique, politique et culturel qui les minore.

Messieurs Blaise Mao, Jérôme Ruskin, Thierry Keller, que n’ai-je été déçue en lisant cet éditorial, mais pas étonnée, en revanche, de voir qu’il était signé de la main de trois hommes blancs cisgenres.
Monsieur Keller, vous qui déclariez « je suis homo, je ne veux pas de votre tolérance, je veux vos droits » dans une lettre ouverte publiée dans Le Plus du Nouvel Obs en 2013, instiguant celleux qui s’exprimaient en défaveur du mariage pour tous et toutes d’ « arrête[r] de [se] cacher derrière de fausses valeurs », j’espère que vous aurez le cœur d’accorder la même chose aux autres populations minorées.

Zachi, Zéphis, Fatmé, Zélis, et Roxane

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