Habiter le monde

Ils ont choisi d’échapper à l’aliénation de la terre et du temps

L’habitat aliéné est celui qui n’appartient plus à son habitant. C’est le logement qui, au lieu de répondre à nos besoins de sécurité et de confort, crée des contraintes et devient hostile à l’homme en engendrant de la précarité. En se transformant en vitrine de l’opulence réelle ou illusoire de son occupant, le logement contredit sa fonction première. Il n’est plus l’écrin de la vie et des interactions humaines mais le consommateur de nos existences, dévorant des économies dévolues à son entretien ou à son amélioration. Une quête perpétuelle terriblement chronophage. On estime ainsi à 4 millions le nombre de personnes touchées par le mal-logement en France.

En 2007, l’ONU annonçait que plus de la moitié de la population mondiale était citadine. Pourtant, on observe en France une hausse de la proportion d’artisans se lançant dans la construction d’habitations légères, prouvant ainsi l’attrait grandissant pour ce type d’habitat conçu avec des matériaux locaux et adapté aux exigences européennes en terme de confort. C’est le choix qu’ont fait Maude et Thomas.

Une yourte en Isère

Diplômée en Histoire de l’Art, Maude, à mi-chemin entre l’artiste et l’auto-entrepreneuse, confectionne et vend elle-même des accessoires et de petits éléments de décoration qu’elle sculpte dans le bois. Thomas a quant à lui repris le chemin de la fac pour réaliser une thèse sur les énergies propres après avoir occupé un poste d’ingénieur dans une société de vibro-acoustique.

En décembre 2015, le jeune couple décide de changer son mode de vie. Ils souhaitent installer une yourte, une habitation nomade originaire de Mongolie, quelque part dans les environs de l’agglomération lyonnaise. Devant les réticences que leur opposent les banques, ils abandonnent rapidement l’idée d’acquérir un terrain constructible. C’est finalement la tante de Maude qui leur permettra de réaliser leur projet en les accueillant sur son terrain, dans la petite commune de Romagnieu en Isère.

Qu’est-ce qui vous a poussés à vous lancer dans cette aventure ?

« Nous sommes tous les deux originaires de l’agglomération lyonnaise et nous voulions changer de vie, raconte Maude. Nous avons visité quelques yourtes et nous avons été séduits par l’apaisement qui règne à l’intérieur, de par sa légèreté, sa rondeur et le puits de lumière central. On respire, on ne se sent pas écrasé par la pierre ou le béton ! C’est aussi un habitat qui rapproche de la nature, on vit beaucoup plus à l’extérieur, on ressent beaucoup plus les aléas du temps et des saisons. C’est un choix philosophique et économique. Nous souhaitions gagner en autonomie, être capables de produire nous-mêmes de quoi répondre à nos besoins. Nous voulions réduire notre impact environnemental. Pour cela, nous comptions sur l’éolien et le solaire. Nous désirions accéder à un mode de vie plus sobre, trouver un rythme plus sain loin de l’agitation de la grande ville et de l’appel constant de la consommation de biens et de divertissements. Nous ressentions la nécessité de reprendre conscience de nos gestes quotidiens. Nous avons par exemple repensé nos besoins en chauffage ou en eau chaude et décidé de nous rendre directement dans les fermes pour favoriser les circuits courts et privilégier l’agriculture raisonnée locale. Nous avons aussi optimisé notre consommation énergétique grâce à un poêle à bois double combustion[1], à une grande ouverture orientée sud et à un parquet très isolant. Il faut aussi savoir que la yourte, dont la durée de vie est de dix ans, correspond à un investissement égal à deux ans de loyer à Lyon. Nous espérons que ces économies nous permettront de nous lancer en permaculture[2] dans deux ans. »

Réjouis d’avoir enfin trouvé un endroit où poser leurs valises, Thomas et Maude ne tardent pas à contacter des artisans spécialisés afin de concevoir leur yourte. Le 26 novembre 2016, après quatre jours de chantier et pour un investissement total de 18 000 euros, ils peuvent enfin emménager dans leur nouveau foyer. Avec ses 40m², le chapiteau se dresse fièrement au milieu de la propriété de la parente de Maude. Pourvue de deux portes-fenêtres et d’une lucarne, l’habitation se laisse traverser par la lumière.

Comment se sont passés les travaux et votre installation ?

« Les artisans sont allés très vite, explique Maude. C’était assez stressant car il fallait tenir les délais malgré la pluie. Nous nous sommes débrouillés seuls pour installer l’eau et l’électricité, réaliser la petite annexe salle de bain et mettre en place la phytoépuration[3]. Vu notre manque d’expérience, ça nous a pris pas mal de temps. C’était un peu dur mais très formateur ! Au final, il nous a fallu un mois et demi pour que notre habitation soit fonctionnelle à cent pour cent. »

Freins juridiques

Deux mois après leur installation, Maude et Thomas reçoivent la visite de deux adjoints du conseil municipal accompagnés d’une convocation à la mairie.

Comment l’entrevue avec la mairie s’est-elle passée ?

« On a essayé d’expliquer notre projet et le potentiel que comporte ce mode de vie pour tester des méthodes d’agriculture grâce au terrain inexploité de ma tante, se souvient Maude. Nous leur avons dit que notre expérience ici ne durerait que deux ans, qu’on ne gênait personne, qu’on ne nécessitait aucun aménagement de réseau, et que lorsqu’on partirait, le terrain serait comme avant. Nous avons aussi admis avoir fait une erreur en s’installant sans en parler avant. On a avancé plusieurs idées pour légaliser notre présence ici, mais on a vu tout de suite qu’il n’y avait pas vraiment de dialogue ni de compromis possible. On a senti qu’ils voulaient simplement qu’on parte. »

Pourquoi les mairies ont-elles si peur d’accueillir ce type d’habitations ?

« Ils craignent une sorte d’effet boule-de-neige qui mènerait à l’anarchie, témoigne Maude. Ils pensent que s’ils nous donnaient l’autorisation de rester d’autres en profiteraient pour faire n’importe quoi. Ils s’inquiètent aussi que cela puisse attirer des personnes avec un projet similaire au notre et redoutent une mauvaise gestion sanitaire. Je trouve cet argument infondé. Ceux qui choisissent ce type d’habitat cherchent un mode de vie respectueux de l’environnement et à s’intégrer à la commune en proposant des alternatives économiques, agricoles ou sociales. Je pense aussi que l’aspect esthétique de la yourte, très éloigné de la maison dauphinoise, dérange. Au final, ils ont peur de perdre leur crédibilité. »

Selon le code de l’urbanisme, les « résidences démontables constituant l’habitat permanent de leurs utilisateurs »[4] doivent être installées sur des terrains « situés dans des secteurs constructibles ». Une erreur selon vous ?

« C’est un vrai casse tête, admet Maude. Même si la loi ALUR a permis d’éclaircir le statut de la yourte, le vide juridique n’est pas totalement dissipé. Je ne trouve pas cohérent que ce type d’installation soit considéré comme une construction classique. Cela revient à nier la légèreté et la réversibilité de ce mode d’habitat. Je ne défends pas pour autant le fait de s’installer sur tout type de terrain sous prétexte que c’est une yourte. Je comprends bien qu’il existe un compartimentage du territoire, avec des zones urbanisables, et d’autres  réservées à l’exploitation agricole, ou laissées vierges pour éviter d’amener des réseaux sanitaires, routiers, électriques partout. Je trouve ça plutôt sain d’ailleurs. Ce qui m’agace c’est que la législation n’offre pas la possibilité d’étudier les demandes d’autorisation au cas par cas. Même si nous sommes sur un terrain agricole, notre installation n’implique l’acheminement d’aucun réseau supplémentaire puisqu’il existe déjà une habitation sur place, sans compter que ma tante n’exploite pas son terrain en tant que zone A. » 

La législation[5] prévoit pourtant la possibilité pour les communes de délimiter des secteurs éligibles à la construction de résidences démontables constituant l’habitat permanent de leurs utilisateurs après avis de la commission départementale de la préservation des espaces naturels, agricoles et forestiers.

Cette mesure apporte-t-elle une réponse adaptée à votre situation ?

« Pour rentrer dans ce cadre, il faut que la zone ait été définie apte à accueillir ce genre de construction dans le PLU[6], explique Maude. Pour le moment, en France, ce genre de zones ne court par les rues ! C’est une fausse solution. Dire aux communes, et à plus forte raison aux plus petites d’entre elles, qu’elles peuvent s’emmerder à revoir tout leur PLU pour intégrer des zones agricoles ou naturelles qui peuvent accueillir des habitations légères et espérer qu’elles le fassent, c’est faire preuve d’une grande naïveté. Cette mesure est un bon début mais je ne pense pas que beaucoup de communes s’y mettront spontanément. Pourtant, entre les difficultés que rencontrent les gens pour se loger et le nombre de personnes qui, comme nous, cherchent un mode de vie plus sain et qui ait plus de sens, je pense que les communes seront bien obligées de réagir. »

Être nomade dans une société où la sédentarité est la norme

Leur dernier espoir de voir votre situation régularisée réside dans l’article L 151-12 du code de l’urbanisme qui dispose que « dans les zones agricoles […] les bâtiments d’habitation existants peuvent faire l’objet d’extensions ou d’annexes, dès lors [qu’elles] ne compromettent pas l’activité agricole ou la qualité paysagère du site. »

Êtes-vous parvenus à faire entendre raison aux élus locaux ?

« On leur a proposé une solution pour légaliser notre présence mais ils ont rejeté notre déclaration de travaux sous prétexte que, selon l’article R151-23 du code de l’urbanisme, et selon le PLU de Romagnieu : “toute construction ou installation non liée et nécessaire à une exploitation agricole est interdite”. En clair, estime Maude, ils n’ont pas voulu prendre la peine de se pencher sur l’exception de l’annexe alors même que leur PLU était antérieur à cette loi. Je vois ce refus comme une volonté claire de la part de la commune de ne pas accepter ce type d’installation… »

Comment envisagez-vous l’avenir ?

« L’avenir, pour nous, c’est de démonter, se désole Maude. On n’a pas le courage de contester leur décision et d’amorcer des démarches judiciaires. On remontera la yourte dans deux ans, quand Thomas aura fini sa thèse. On investira dans un terrain agricole pour l’exploitation et dans une zone constructible pour le montage de la yourte, à moins qu’on puisse montrer qu’on en a besoin pour l’exploitation agricole. Bref, on rodera mieux l’aspect administratif sur ce coup là ! J’ose espérer que la loi évoluera, même si l’appareil législatif sera forcément en retard sur les évolutions de la société… Pour avancer, on a besoin de souplesse. Il faut que les élus soient compréhensifs, qu’ils accompagnent les évolutions de la société. De notre côté, on tâchera de trouver une commune plus réceptive ! On sait bien que ça existe. »

Thomas et Maude ont laissé le feu mourir dans l’âtre de leur poêle à bois et plié bagages pour retourner à la vie citadine. Ils m’ont recontactée peu après notre entretien pour donner de leurs nouvelles :

« Les artisans qui ont construit notre yourte ont aussi reçu une injonction de démonter. La loi ALUR fait son chemin. Les communes toléraient tant qu’il y avait vide juridique, mais maintenant c’est terminé ! Ils envisagent de lancer des démarches judiciaires si leurs échanges avec la mairie n’aboutissent pas : ils ont tout leur atelier de construction sur le terrain… »

Auteure

Céleste aka Kalliópê

[1] Augmente la récupération de l’énergie produite par le bois et limite les émissions de polluants.

[2] Installations humaines inspirées des écosystèmes naturels qui permettent de réduire la consommation énergétique de l’exploitation.

[3] Méthode naturelle de stabilisation de l’eau douce d’un bassin par épuration du milieu grâce à des plantes.

[4] Article L444-1du code de l’urbanisme

[5] Article L151-13 du code de l’urbanisme

[6] Plan Local d’Urbanisme

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